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Annaba. Les 8 miraculés de Toche

20/03/2007 - Lu 3764 fois
Confessions d'un "harrag"

Un reportage de Maâmar FARAH

Plage du Belvédère, Annaba. Mardi 6 février 2007. 23h45.
La nuit est calme et le ciel, pourtant encombré de nuages, semble rassurant. Sofiane et ses sept compagnons scrutent l’horizon. Mais, dans l’obscurité qui enveloppe les lieux, ils ne distinguent que le rivage tout proche, à peine éclairé par les lueurs provenant d’une discothèque. Devant eux, une petite barque de quatre mètres de long et le grand large, aussi grand que leurs désirs infinis de rebâtir une autre vie. Ailleurs. Loin d’un pays qu’ils ont appris à aimer.
Et à haïr aussi. Pourtant, ils sont loin de ressembler à ces Sahéliens squelettiques, victimes de la famine et de la sécheresse, qui tentent l’aventure pour survivre. Ils sont bien portant, habillés de survêtements de grande marque et les pieds chaussés d’espadrilles griffées. A les voir, on ne pense pas du tout qu’ils sont malheureux au point de vouloir partir à n’importe quel prix et dans n’importe quelles conditions. Ayant tous été renvoyés de l’école à un âge précoce, ils ont été confrontés, très tôt, aux dures réalités de la vie. Petits boulots par-ci, aventures par-là, ils ont appris à ne compter que sur eux-mêmes. Provenant de milieux divers, ils ne sont certes pas riches, mais on ne peut pas dire qu’ils sont non plus dans le dénuement total. Sofiane, par exemple, a son père qui travaille à l’hôpital. Né à Toche, la petite plage romantique, aujourd’hui bouffée par le béton, il a suivi ses cours à l’école primaire du coin. Mais, dès la quatrième année, il se sent incapable de pousser plus loin. Alors, comme beaucoup d’enfants de son âge, il se met à vendre de tout et de rien aux nombreux clients qui fréquentent assidûment les bars et les discothèques du coin. Certains se spécialisent dans les cacahuètes, d’autres dans les «m’hadjeb», d’autres dans les cigarettes et les plus téméraires se voient offrir des postes de gardiens de voitures. La petite industrie locale des loisirs marche tant bien que mal, malgré le climat morose installé par la crise économique et le terrorisme. Sofiane, je l’ai connu alors qu’il n’était qu’un tout petit bambin, à peine plus haut que le gros couffin rempli de cacahuètes qu’il baladait aux quatre coins de cette immense plage où tant et tant de destins, provenant d’horizons divers, se croisent, s’aiment, se haïssent, fraternisent, se cognent parfois, mais finissent toujours par revenir. Les filles de joie faisaient plus que donner de la joie : elles rassuraient cadres et officiers en permission, venant directement des maquis, qui voulaient continuer à croire que le pays vivait comme avant. Normalement. Sofiane voit les années galoper comme le vent des quatre saisons qui fait frémir les vagues, pour les pousser vers le rivage où elles s’arrêteront, pour laisser d’autres vagues porter l’écume aux portes des hommes. Et ainsi de suite : flux et reflux. Naissance et mort. Sofiane réalise qu’il est passé à l’âge adulte, sans transiter par cette doucereuse parenthèse qu’est l’adolescence. Entre les étés brûlants qui voient débarquer la grande foule des estivants et les hivers pluvieux et maussades, entre les joies et les peines, le temps lui a glissé entre les mains comme ces petites pièces de monnaie qu’il n’arrive jamais à rassembler en grand nombre. Elles partent comme elles sont venues… Sofiane se marie. Il vit chez son père. Un logement à part ? Impossible… Le rêve impossible. Avoir un boulot, un appartement, peut-être une bagnole. Vivre comme vivent les jeunes de son âge en Europe… Inutile d’y penser. Irréalisable. Un bébé vient égayer les jours de Sofiane. Il lui arrive souvent de le sortir et, ensemble, ils restent de longs moments à regarder la mer. Regarder la mer, voilà le métier des jeunes de Toche… A force de la scruter nuit et jour, ils ont fini par découvrir que la Sardaigne italienne est à seulement 200 kilomètres. Avec un bon moteur, on peut y arriver en huit heures. C’est ce qui se dit. C’est ce qu’affirment ceux qui sont arrivés de l’autre côté, du bon côté.
Mardi 6 février 2007. 23h50.
Alignés, Sofiane et ses sept compagnons se courbent en direction de La Mecque. La prière sera courte. La Mecque et la Sardaigne, deux points cardinaux d’une géographie qui ne cherche pas à s’embarrasser d’autres directions. La Mecque pour l’esprit et la Sardaigne pour le corps. Puis, ils installent le moteur sur la petite barque. Un second moteur est hissé à bord. On ne sait jamais. Ils emportent également deux cents litres de carburant. Pour la bouffe, une boîte de gaufrettes et quelques yaourts. Huit heures, c’est rien. Et, pour se diriger dans la nuit noire, ils font appel à la technologie. Ils ont acheté un GPS qui leur indique la direction de la Sardaigne. Pratiquement en plein nord d’Annaba. Les familles n’ont pas été averties car elles auraient mal pris la chose et se seraient opposées au projet. Elles auraient même songé à avertir les autorités. Les huit «harragas» poussent la barque dans l’eau. Avant de monter à bord, Sofiane se retourne une dernière fois vers la plage mitoyenne, Toche, là où il a vécu toute sa vie, là où vit sa famille, là où son bébé a vu le jour. Non, il ne regrette rien. Il est persuadé qu’il a fait le bon choix. Il tente l’impossible pour que son bébé ne connaisse pas le même sort. Lui, l’enfant pauvre, offrira la richesse à son môme… La nuit est froide mais les cœurs sont chauds. La petite barque glisse sur l’eau, poussée par les rames. On utilisera le moteur quand on sera un peu plus loin. Il ne faut pas faire du bruit et attirer l’attention. Depuis la grande échappée du réveillon, à partir de la plage Sidi Salem, les gardes-côtes veillent au grain. Une fois certains que le bruit ne sera pas entendu de la plage, on passe à l’étape suivante : le moteur tourne maintenant à plein régime. Le GPS ne se trompe pas. Cap sur le nord. Une bonne ambiance règne dans l’embarcation qui fonce vers le noir absolu. Les lumières de la ville s’éloignent et, très vite, elles disparaissent. Le sort en est jeté. Pour se distraire, les huit jeunes se racontent des histoires. Ils rient. Ils disent qu’ils veulent vivre. Simplement vivre. Travailler et avoir des loisirs. Des horizons dégagés. Sortir de ce désespoir qu’ils croient avoir laissé derrière eux. La Sardaigne , cette île qui, dans certaines de ses régions, est encore plus pauvre que les communes les plus démunies d’Algérie, devient ce soir le… Pérou ! Tiens, justement, Sofiane se souvient de son escapade vers le Pérou. Monté clandestinement, le 1er novembre 2004, dans un bateau ukrainien qui faisait une halte au port d’Annaba, il a passé 26 jours en mer. Mais, après 15 jours de famine, il sortit de sa cachette, pour aller à la chasse aux aliments. Il fut pris en flagrant délit par un marin insomniaque venu chercher un peu de bouffe pour calmer son estomac. Il fut enfermé et remis aux autorités de Rio de Janeiro. Il restera 4 mois dans un hôtel, totalement pris en charge par les autorités brésiliennes. Il s’échappera et se rendra en Argentine, puis au Pérou, en Bolivie, au Venezuela, puis, de nouveau l’Argentine et enfin, le Brésil, mais pour une autre ville, Sao Paulo. Il sera recruté dans une usine de poulets «hallal» appartenant à un Saoudien, mais le salaire de misère qu’il touche finit par le décourager. Il décida de rentrer au bled ! Dans ses yeux pleins d’images et de sensations sud-américaines, brille, à nouveau, la flamme de l’espoir : la Sardaigne.
Mercredi 7 février, 2h30.
La petite barque vient de quitter les eaux territoriales algériennes. La mère patrie est derrière eux. Le beau temps aussi. En pénétrant dans les eaux internationales, la barque se retrouve au beau milieu d’une grosse tempête. Les vents hurlent de plus belle. L’embarcation est secouée et tourne dans toutes les directions. La pluie se met à tomber. Doucement. Puis, très fort. Les vagues se lèvent. Gigantesques. Monstrueuses. La felouque est prise dans un tourbillon qui fait tourner les têtes et… les estomacs. Les plus fragiles vomissent leurs tripes. Il y a du sang. On cherche à savoir qui a vomi du sang. C’est un ami. Un frère. Tous sont des amis et des frères. On essaye de le rassurer. Ce n’est rien. Les médecins italiens s’occuperont de lui. Il faut résister. Il faut maintenir le cap. Le jour se lève. La tempête est de plus en plus forte. Mais, bonne nouvelle : le GPS indique que l’on est toujours dans la bonne direction. Mais, la mauvaise nouvelle est que l’eau submerge maintenant la barque. On découpe un jerrycan vidé de son carburant et on l’utilise pour désemplir la barque. Il faut faire vite car l’embarcation risque de couler.
Mercredi 7 février. 11 heures.
Le moteur, après avoir résisté à la tempête, tombe en panne. On essaye, par tous les moyens, de le faire redémarrer. Peine perdue. Il est fichu. On le remplace. Mais, le second non plus ne répondra pas. L’eau a fait beaucoup de dégâts. Qu’à cela ne tienne ! On va ramer ! Le GPS marche toujours. Les huit heures sont passées et il n’y a toujours pas de Sardaigne. Certains s’endorment. Premiers signes de fatigue. Première faim. Première soif. Mais, ce n’est pas le moment de lâcher. L’objectif est à 50 kilomètres. Les vents ne se calment pas. On continue de ramer, mais, visiblement, la barque n’arrive pas à avancer. Elle est constamment poussée vers l’arrière. Le GPS s’affole. On tourne en rond.
Mercredi 7 février. 20 heures.
Premiers signes d’affolement. On jette le carburant dans l’eau et on allume de grandes flammes pour attirer l’attention des navires qui poussent tout près. Peine perdue. Le vent baisse. On rame à nouveau, malgré la fatigue, la faim, la soif.
Jeudi 8 février. 10 heures.
La tempête revient. Encore plus violente. L’embarcation est soulevée par les vagues qui la submergent de toutes parts. On rame dans n’importe quelle direction. Mais la fatigue est telle que l’on abandonne très vite. On commence sérieusement à douter. Le découragement s’installe. Le GPS est implacable : le vent fait dériver la barque vers le sud. La Sardaigne s’éloigne. Le rêve fou commence à prendre le large.
Jeudi 8 février. 15 heures.
La tempête se calme. Tous s’endorment.
Jeudi 8 février. 21 heures.
La tempête reprend. L’embarcation continue de dériver. On ne pense plus à rien. Malades, usés, au bord de l’anéantissement physique, assoiffés, le ventre creux, les huit jeunes abandonnent toute résistance.
Vendredi 9 février. 14 heures.
La dérive continue. Les yeux, à peine ouverts sur le néant gris qui les aspire, semblent se fixer sur une nouvelle couleur. De l’ocre et du vert. Sofiane se soulève pour bien voir ce qui pourrait être la fin de leurs souffrances : la terre ferme. Oui, c’est bien une côte. Jamais de sa vie, il n’a ressenti autant de bonheur à voir un rivage. «Réveillez-vous ! La terre ! La terre ! La terre ! Merci, mon Dieu. On avait raison de penser à La Mecque au moment où nous nous embarquions pour l’Italie !» Sofiane, assis sur une belle barque bleue, les yeux tournés toujours vers la mer, me raconte la fin de son équipée. Quelques pêcheurs nous entourent. Ce sont des jeunes et ils regardent dans la même direction. La suite de l’aventure est pareille à toutes les fins de vadrouille : les gardes-côtes découvrent l’embarcation en piteux état. Ils ont un accent arabe et l’emblème qui flotte sur leur bateau est celui de la Tunisie. Les jeunes sont rapidement pris en charge. On leur offre à boire et à manger. Des cigarettes. Des habits neufs. Ils sont bien traités et cela n’est guère surprenant venant des frères tunisiens. Nous sommes à Bizerte et les huit jeunes ont été sauvés de justesse.
Lundi 12 février. 10 heures.
Après un repos bien mérité, les huit jeunes ont des têtes présentables. Ils passent devant le procureur. Ils essayent de se faire passer pour des pêcheurs dérivés par la tempête, mais allez expliquer à un homme de loi que vous faites de la pêche entassés à huit dans une embarcation de quatre mètres, sans filets, ni poissons ! Ils finissent par avouer que ce sont des émigrés clandestins. Ils passent devant le juge. 10 jours de prison avec sursis. Ensuite, ils sont dirigés vers le centre de regroupement d’El Ourdia où ils rencontrent d’autres «harragas» africains. Ils y restent deux jours.
Mercredi 14 février. 9 heures.
Ils sont accueillis au consulat algérien à Tunis.
Jeudi 15 février. 14 heures.
Escortés par des policiers tunisiens, ils arrivent au poste frontalier algérien d’El Haddada (Souk- Ahras). Conduits au commissariat central de la ville, ils sont interrogés. L’enquête est rapide et les agents algériens sont aussi courtois que leurs collègues tunisiens. Ils sont immédiatement dirigés vers Annaba. Retour à Toche… En cette belle journée de mars, Sofiane a sorti son fils. Il me le montre. Un beau bébé dont le regard est un autre défi à la mer. La mer, celle qui a failli engloutir son père. J’essaye d’arracher le mot de la fin à Sofiane. Je lui dis qu’il l’a échappé belle et qu’il devrait maintenant tout faire pour trouver un boulot et rebâtir sa vie. Il me regarde longuement, puis se tourne vers le grand large : «Tonton, je n’ai qu’un objectif, un seul : repartir vers la Sardaigne !» Quelqu’un l’appelle. C’est l’heure de retourner au parking du bar-restaurant où il assure la surveillance des voitures. Il livre son enfant à un ami et s’en va vers son boulot. Un boulot ? Allons

Le soir d'Algérie  > 20/03/07 > Maâmar FARAH

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