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Reportage : Après les dernières arrestations à Annaba « Portraits de harragas »

01/08/2008 - Lu 8242 fois
Depuis le début de l’été, les jours se suivent et se ressemblent du côté de Annaba. La raison n'est pas seulement la chaleur suffocante qui y règne, ou encore les moustiques qui y pullulent, mais à cause de l’autre étiquette dont s’est forgée ces derniers temps la Coquette : les harragas.

Plusieurs semaines avant le début de l’été, dans la région on parlait, «dès que le beau temps s’installera», de la «ghazwa al kobra», sur les côtes italiennes. Les faits sont là pour le confirmer et il n’a pas fallu attendre longtemps. Le dernier «événement» est survenu entre mardi et mercredi où pas moins de 66  candidats à l'émigration clandestine en Europe ont été arrêtés par les garde-côtes au large de Annaba. Quelques jours avant, trois autres avaient été appréhendés, cette fois par la gendarmerie, alors qu’ils tentaient de prendre le large sur une embarcation. Âgés entre 20 et 25 ans, ils avaient été auditionnés avant d’être présentés le lendemain devant le procureur près le tribunal de Annaba.. Mais qui sont ces harragas ?

Mettre un visage sur un nom. C’est ce que nous avons essayé de faire à travers une série de portraits de harragas dont l’itinéraire est loin d’être banal. De l’étudiant qui lâche tout, à la belle rouquine qui «dérape», en passant par l’adolescent de 14 ans qui a rejoint les côtes italiennes, il y a quelque jours, les itinéraires sont à chaque fois différents mais au bout, tous les chemins mènent en Sardaigne ou… aux gardes côtes. Ce phénomène d’immigration clandestine est tellement ancré dans le quotidien des habitants de Annaba (depuis près de deux ans et surtout depuis la fin du mois de juin dernier), au point que l’événement d’une journée n’est plus le départ de harragas mais plutôt le fait de ne pas en signaler la capture ou l’arrivée. C’est dire à quel point la situation devient préoccupante à Annaba et déjà les parents sont tous sur le qui-vive depuis le retour des beaux jours. Plusieurs parmi eux que nous avons rencontrés nous exprimaient leurs appréhensions de se réveiller un de ces jours sans nouvelles de leurs enfants. Si les politiciens et les économistes ne parlent que du projet de l’UPM, la Coquette vit depuis déjà un certain temps à l’heure de «l’UPTM», Union pour la traversée de la Méditerranée. Elle peut être présentée par le biais de ces portraits avec lesquels nous tentons de cerner le profil du harrag dont tout le monde parle sans réellement le connaître.

La veille de sa soutenance…
Le cas de C. W., 23 ans, a défrayé dernièrement la chronique. Cet étudiant, natif de Khenchela, préparait tranquillement sa soutenance dans l’espoir d’obtenir son diplôme d’études approfondies (DEA) en chimie à l’université Badji-Mokhtar d’Annaba. Il avait tout préparé, il avait demandé à ses parents de venir assister à l’obtention de son diplôme et de ramener avec eux des gâteaux. Toutefois, le jour J  point de soutenance ni de fête. Tout le monde est resté perplexe ne sachant pas ce qu’il était advenu de C. W. avant que la nouvelle se propage rapidement à travers le campus. Il avait tout simplement embarqué avec d’autres jeunes, la veille, pour rejoindre la Sardaigne. Nous avons rencontré quelques étudiants de la cité universitaire  des 1000 lits, commune de Sidi Amar, dans laquelle il logeait. Ils connaissaient tous les détails de «l’aventure» de leur ami. Ils nous l’ont relatée comme il l’a lui-même racontée à l’un d’eux par téléphone dès son arrivée en Sardaigne. Ainsi, l’ex-futur diplômé en chimie avait rencontré, la nuit précédant sa soutenance, des amis à lui habitant à Sidi-Amar. Ils étaient en train de préparer une «expédition» pour le soir même et lui avaient proposé de les accompagner jusqu’à la plage avant les adieux. Il accepte et les jeunes se retrouvent au niveau de la plage de Oued Boukrat, commune de Seraïdi. Sur place, trois embarcations étaient prêtes pour le départ. L’étudiant se préparait à quitter ses amis en leur souhaitant bonne chance ; ces derniers, constatant qu’il y avait une place vide, lui propose de partir avec eux sans avoir à payer aucun centime. Chacun d’eux avait dû débourser 8 millions de centimes. Après un moment d’hésitation, C. W. accepte et, 30 heures après, il était sur les côtes italiennes avec les 21 autres personnes de «l’expédition». Il ne lui restait qu’une petite formalité pour l’obtention de son diplôme universitaire.

Harraga avec de l’acné
Avoir 14 ans, tous ses points d’acné et se retrouver du jour au lendemain en Sardaigne en réussissant une harga. C’est ce qu’a réalisé, le 1er juillet dernier, L. S. avec 21 autres adolescents dont le plus âgé n’avait guère plus de 18 ans. Cet enfant d’El-Bouni, commune de Annaba, a appelé ses parents dès son arrivée en Sardaigne pour les informer de ce qu’il venait de faire et qu’ils n’avaient «plus à s’inquiéter pour lui». Nous avons rencontré son père qui semblait ne pas encore digérer ce que sa famille était en train de vivre. Il nous raconta que son fils l’a informé qu’il avait embarqué sur deux barques avec ses amis (élèves en moyen et en secondaire) à partir de la plage de Seybousse (ex-Joineau) aux environs de 22h. Quinze heures plus tard, ils ont été accostés par les gardes côtes italiens pour qui la tâche était encore plus compliquée que d’habitude puisqu’ils se retrouvaient avec des mineurs dont le statut est spécial dans les camps de rétention. Toutefois, depuis cet appel la famille n’a eu aucune nouvelle et les parents s’inquiètent de plus en plus.

Elle voulait rejoindre sa mère en France
En mars 2007, elle avait défrayé la chronique à Annaba et son histoire avait fait le tour de la ville. Z. M., 19 ans, avait été capturée par les gardes côtes alors qu’elle tentait avec plusieurs autres jeunes de rejoindre les côtes italiennes. De parents divorcés, elle avait tenté à plusieurs reprises d’avoir un visa pour la France dans l’intention de rejoindre sa mère qui y séjourne. De guerre lasse, elle avait opté pour le statut de harraga. Malheureusement pour elle, son aventure a tourné court et, depuis, sa vie a totalement basculé. Son entourage affirme qu’elle n’a plus donné signe depuis une année et certains habitués des nuits enflammées des cabarets annabis nous assurent qu’elle est devenue une des stars attitrées des lieux.

Ex-caporal-chef  et ex… harraga
L’histoire de A. F., 27 ans, est encore des plus édifiantes sur ce qui se «cache» derrière le phénomène des harragas. Cet ex-caporal chef de la marine nationale (il a été radié) se retrouve à vendre des légumes à soug alil, du côté de son quartier populaire, Djebanet Lihoud, alors qu’il y a quelque mois il était en Italie. Il raconte volontiers son aventure en la présentant comme une épopée. Il avait rejoint l’Italie sur une embarcation avec 11 autres jeunes de son quartier. C’était en mars 2007, et 8 mois après, il avait été refoulé.  Son aventure, il a pu la vivre sans avoir déboursé aucun centime. C’est grâce à un voisin, S. M., qui n’avait que 15 ans, que tout s’est enclenché. L’adolescent avait tout simplement volé à sa mère la bagatelle de 70 millions de centimes. Cette somme en poche, il a proposé à A. F. (qui n’attendait évidement que l’occasion) de lui payer le «voyage» sur une embarcation vers la Sardaigne qui devait prendre le large le soir même du côté de la plage de Sidi Salem. «L’expédition» (ils étaient 12) avait réussi et tous avaient mis les pieds en terre italienne. A. F. rappelle à chaque fois que lorsqu’il avait été capturé S. M. l’accompagnait. Ce dernier n’avait pas été refoulé parce que mineur. Un statut qui protège les clandestins et qui peut expliquer le départ, la semaine passée, des 22 adolescents à partir de Annaba.

Le repentir ? Faut voir ailleurs…
Ces quelques cas que nous venons de présenter sont évidement tout juste une vitrine à travers laquelle chacun peut y voir ce qui se passe. C’est loin d’être suffisant pour contourner ce phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur actuellement  à Annaba. Aussi nous noterons que parmi tous ceux qu’on a rencontrés personne ne se sent dans la peau d’un repenti. Tous parlent de retenter la harga «dès que l’occasion se présentera». M. S., 26 ans, est l’un d’eux : «J’ai réussi à rejoindre l’Italie en payant 10 millions et j’y ai vécu plusieurs mois. On m’a refoulé quelques semaines après la visite de Bouteflika en Italie et la signature entre les deux pays d’une sorte de convention de rapatriement de clandestins. Ça fait déjà 9 mois que je suis revenu et je suis encore au chômage sans aucune perspective. J’ai quitté l’Algérie pour essayer ma chance ailleurs et voilà que mon pays me rapatrie alors qu’il n’a rien à m’offrir ! Je veux juste qu’on me laisse partir, je ne demande plus rien ici.»

Salim Koudil [LIBERTE - 31-07-2008]
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