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Candidats à l’émigration clandestine, des harraga racontent

30/09/2007 - Lu 5053 fois
Le 7 janvier 2007 au matin, une semaine tout juste après la grande vague du lundi 31 décembre 2006 qui a vu partir ensemble une trentaine d’embarcations et plus d’une centaine de harraga de Sidi Salem (Annaba), une bande de sept copains de la cité FLN à El Kala, d’une moyenne d’âge de 25 ans, disparaissent à leur tour.

Deux embarcations aussi n’ont pas été retrouvées et la Marine qui a déclenché des recherches ne retrouvera qu’une barque vide. Pas de doute « hargou » – ils ont grillé les frontières. Alors qu’elle était d’huile la veille, la mer devient grosse et menaçante ce jour-là, ce n’est pas bon signe. « Elle les a appelés (la mer), ils sont perdus. Sept d’un coup, c’est une malédiction. » A El Kala, on se tiendra le ventre jusqu’au coup de fil qui annoncera qu’ils ont réussi à toucher sains et saufs les côtes de la Sardaigne. Quelques mois plus tard, deux d’entre eux sont de retour au pays. « Elles (les autorités italiennes) nous ont rapatriés car elles ont découvert que nous étions Algériens, les autres sont passés en France et ils ont trouvé du boulot bien payé sur la côte d’Azur. » Djallel Aïsssani, 26 ans, était et il est redevenu entraîneur de karaté. Sans emploi fixe. Avant cela, il a été engagé dans la Garde républicaine avant qu’une querelle de jeunesse ne le rattrape et le jette dans les bras du chômage à cause d’une mention sur son casier judiciaire. La bande de copains traîne dans la cité, dans la campagne environnante ou au bord de la mer, quelques petits boulots de ci de là, le port, la pêche, mais rien d’assez solide pour « devenir un homme à part entière, c’est-à-dire fonder une famille et subvenir dignement à ses besoins ». Les années passent et le travail ne vient pas. « C’est toujours pour les fils et les filles de privilégiés du système ou ceux qui ont amassé des fortunes en un clin d’œil, les seigneurs de l’Algérie et leurs ‘’brosseurs’’. L’injustice et l’oppression étaient devenues flagrantes et patentes. »

« La sardaigne n’est qu’à 140 miles »

« L’espérance d’une opportunité ici nous usait plus que l’âge qui avançait. Lorsque nous avons appris que des dizaines de harraga ont pris ensemble la mer à Sidi Salem dans la nuit du 31 décembre (2006), l’idée de faire de même nous a traversé l’esprit alors que nous étions comme tous les soirs attablés au café à nous morfondre. Nous sommes allés au cybercafé d’à-côté pour chercher la Sardaigne sur les cartes. Nous nous sommes aperçus que seulement 140 miles (260 km) nous en séparait et comme nous avions l’expérience de la mer pour naviguer, c’était tout à fait dans nos possibilités. » La décision finale arrêtée et pris le serment de ne rien dévoiler, l’entreprise est préparée dans la plus grande discrétion. « Nous craignions surtout les gens qui nous veulent du bien, comme nos parents ou nos amis, qui auraient pu faire capoter notre projet pour nos empêcher de prendre le risque de se perdre en mer. » Quatre jours ont suffi pour les préparatifs. En fait, pas grand-chose. Les embarcations, des barques de moins de 6 mètres, des moteurs hors-bord de 30 chevaux et 15 jerricans de 20 litres. Des dattes, de l’eau et des vêtements neufs. « La date de notre départ a été arrêtée parce qu’une météo était annoncée favorable de ce côté-ci de la Méditerranée. Il nous a fallu cinq heures, de 21h à 2h, pour acheminer sans nous faire repérer le matériel vers le lieu d’embarquement. » A la demande de nos interlocuteurs, nous ne préciserons pas et escamoterons quelques détails sur les préparatifs pour ne pas les exposer à être reconnus coupables de délits mineurs. Vers 2h du matin, la bande de copains prend la mer. Ils s’éloignent silencieusement des côtes et laissent derrière eux les lumières d’El Kala. Bien que ce soit le mois de janvier, la mer est calme et la nuit est douce. « C’était un signe encourageant après plusieurs jours d’appréhension, et l’ambiance était plutôt à la détente et à la plaisanterie. Nous étions enfin partis sans encombre, la suite, mourir et survivre était à la grâce de Dieu. La mort ensemble ne nous effrayait plus et la provoquer nous rendait plus forts, plus dignes. » A 40 miles (75 km) de nos côtes, la mer change subitement. Les étoiles disparaissent derrière de gros nuages visibles malgré l’obscurité de la nuit, le vent se lève et la houle creuse des vagues de plus en plus hautes. Les ennuis commencent. « C’était la limite de la météo algérienne et nous n’avions pas pris la précaution de regarder celle des Italiens », plaisante Djallel. « Cette nuit là, par quatre fois nous avons failli chavirer malgré toute notre expérience. Qu’à cela ne tienne ! Pas question de faire demi-tour. Le point de non retour fixé à 70 miles (130 km) par la réserve de carburant était encore loin. C’était arriver ou mourir. » Le jour qui se lève dévoile des nuages sombres et bas. La journée sera sans lumière et la visibilité très mauvaise. La mer est toujours très agitée et le vent changeant. L’embarcation progresse difficilement et ses occupants commencent à craindre une surconsommation de carburant ou une panne de moteur. Dans les deux cas, c’est la dérive, le mauvais coup du destin. « Nous croisons des bateaux gigantesques, il y en a eu des dizaines. Dès que nous en approchons, nous nous mettons en panne et restons à bonne distance pour ne pas prendre le risque d’être renversés par leurs remous. Si la traversée a pris plus de 15 heures, c’est parce qu’il a fallu céder le passage à des dizaines de ces mastodontes. » Lorsqu’on va d’El Kala vers la Sardaigne, le cap est plein Nord. Dériver de quelques degrés, c’est inévitablement rater l’île qui est pourtant aussi grande que tout le nord-est, mais allongée dans le mauvais sens pour nos aventuriers. « Vers les 80 miles (150 km), il est 12h et nous avons consommé plus de la moitié de notre carburant. Logiquement nous devrions être sur la fin du voyage. Nous commençons à avoir quelques doutes bien que le cap ait été l’objet d’une vigilante attention. Les tortues de mer, les dauphins et les marsouins qui sont nos compagnons de route nous distraient un peu, mais l’inquiétude va crescendo. C’est à ce moment qu’intervient la panne de moteur que nous craignons par-dessus tout. Mais là encore, notre expérience va nous être d’un grand secours. En plus de savoir apprécier le temps et la distance de la dérive pendant l’arrêt, il faut aussi savoir comment fonctionne un hors-bord. La panne légère est vite réparée. Nous l’avons échappé belle. Nous repartons le ventre serré. »

Inquiétudes

Le niveau des réserves de carburant baisse, et l’horizon, bouché par le mauvais temps et la houle, fuit devant la petite barque qui avance péniblement dans les flots. Vers 15h, les occupants sont de plus en plus persuadés qu’ils ont dérivé. Ils risquent maintenant d’épuiser toutes leurs réserves sans toucher la terre et de partir à la dérive. Lorsque vers 115 miles (215 km), Djallel reconnaît le cri d’un goéland. On le cherche dans le ciel pour s’en assurer et on le trouve sous les nuages quelques centaines de mètres plus loin. Pour la petite troupe marine, la terre n’est plus loin. Encore quelques brassées et deux voiliers débouchent à l’horizon. Et puis, une masse plus sombre se détache au-dessus de l’eau et grossit à mesure qu’on s’en approche : la Sardaigne ? « Absolument, nous dit encore Djallel, cela ne faisait pas de doute, car exactement où nous l’avions prévu. Cela ne pouvait pas être autre chose. » « Nous nous approchons d’une petite plage. Nous décidons d’envoyer toutes nos affaires par le fond pour ne pas être repérés. Bateau, moteur, tout sauf nos vêtements neufs et un jerrican d’essence – il en est resté deux – pour faire un feu sur la plage et sécher nos vêtements, car nous avons dû finir à la nage cette grande traversée. Nous étions incroyablement heureux comme jamais avant cela. Et la première chose que nous avons faite en Sardaigne, c’est de téléphoner au pays pour annoncer la nouvelle plus que pour rassurer nos proches. Il y avait du champ d’un réseau de chez nous. Il était 17h. » La bande de copains escalade la petite falaise qui surplombe la plage. Au-dessus, c’est désert et il fait peu froid. Ils décident de faire le feu et de sécher leurs vêtements. Ils n’en auront pas le temps. En quelques minutes, sortis d’on ne sait où, ils sont encerclés par des éléments de la marine, de la police et des Carabiniers. Deux hélicoptères tournoient dans les airs pendant qu’ils sont mis en joue. Deux d’entre-eux n’auront même pas le temps de détruire leurs papiers. Ils sont embarqués dans des voitures tout-terrain. Huit en tout, ce qui fait deux harraga par voiture s’il vous plaît et emmenés avec beaucoup d’égards, précisent-ils, chez le médecin de la localité. Notre interlocuteur ne saura pas nous dire à quel endroit ils sont touché terre. Après le médecin, ils sont conduits en cellule toujours deux par deux. Le lendemain vers 15h, ils sont conduits à l’aéroport de Gagliari et de là à l’aéroport de Rome où ils sont séparés. Ils se perdent de vue. Ceux qui n’ont pas de papiers sont remis en liberté avec la consigne de ne pas rester sur le territoire italien plus de 6 jours, Djallel et son compère, pris avec leurs passeports, sont conduits dans le centre de transit de Catane en Sicile. Ils y passeront, sans en sortir une seule fois, deux mois, le temps d’une enquête, semble-t-il. Ils sont à trois par chambre « comme des nababs », blanchis et nourris, et avec une foule d’activités. Il y a surtout des Maghrébins et des Egyptiens. « Ce qui nous a le plus marqué là-bas, ce sont les égards dont nous étions l’objet de la part du personnel. Beaucoup de respect. Pas un mot de travers, la politesse dans chaque phrase et nos droits qu’on nous rappelle à tout moment. Jamais notre dignité n’a été touchée. Nous avons pu apprécier la distance qui les sépare avec les nôtres. Elle est incommensurable. Chez nous, on avilit rien que pour une contravention. » Au terme des deux mois, on nous a informés que nous quittions le centre. Nous avons repris l’avion de Catane à Rome assez tôt le matin, et comme l’avion d’Alger ne décollait que dans l’après-midi, nos policiers accompagnateurs nous ont proposés et offert une promenade dans Rome et qui étaient heureux que nous ayons pu apprendre quelques bribes d’italien pendant notre séjour. A Alger, vers 18h, nous avons renoué avec les services de sécurité de chez nous. Interrogatoires, PV, empreintes, puis remise en liberté dans Alger la nuit sans rien. « Roma oulla houma », nous dit Djallel, qui ne cache pas qu’il recommencera dès que l’occasion se présentera. « Je n’ai pas envie de passer le restant de ma vie dans une prison, car ce pays est une prison. Je reviendrai pour fonder une famille dès que j’aurai de quoi lancer un projet ici. D’ailleurs, nous avons convenu de ne partir que pour dix ans. Il y en a qui veulent faire leur vie là-bas, mais la majorité compte retourner au pays si cela s’arrange un peu, c’est-à-dire moins de hogra. » Depuis Djallel, d’autres harraga d’El Kala sont revenus. Le dernier, il y a moins d’une dizaine de jours. Il fait partie de ce groupe de 19 jeunes partis le 15 août avec deux embarcations. « Pas de chance. Avec les copains, on a pu s’échapper d’un centre de transit et rejoindre la France. Moi, j’ai bossé comme plongeur dans un bar-restaurant à Paris et je me suis fait prendre dans un contrôle pendant que j’allais au boulot, mais je repars dès que je réunirai la somme pour la place. Yakoulni El hout ou mayakoulnich eddoud » (littéralement : je préfère me faire bouffer par les poissons que par les vers, mais cela veut dire mourir en mer que pourrir ici).

Slim Sadki [EL WATAN - 30-09-2007]

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