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«Liberté» infiltre un camp de formation de harragas

06/10/2007 - Lu 3904 fois
C'est grâce à Salaheddine que cette incursion dans le monde particulier des harragas a été possible. Nous nous étions rencontrés sur la terrasse d'un café juste après qu'il eut été refoulé de Tunisie suite à une tentative avortée d'émigration clandestine. Après que Salaheddine eut trouvé la combine pour mettre en contact Liberté avec «edjemaâ», le feu vert était alors donné pour entamer un reportage dans un camp clandestin réservé à la formation et à l'entraînement des harragas devant tenter l'aventure vers l'inconnu. Notre journaliste se fait passer alors pour un candidat à l'émigration clandestine.

Reportage : Clandestins. Notre reporter s'est fait passer pour un clandestin.

Vendredi 21 septembre, vers 21h, nous nous dirigeâmes, en compagnie de Salaheddine, vers son quartier, la Caroube (quartier populaire situé sur une crique au tout début de la corniche annabie). Sur place, on rentre dans une cafétéria remplie de jeunes tous concentrés sur leurs parties de dominos. Ils paraissaient se connaître. Salaheddine nous confirmera après qu'il n'y avait ce soir-là que «awlad al-kartier». Du coup, le journaliste de Liberté est le seul intrus et les regards qu'il suscitait le confirment.
Après s'être attablé avec deux autres jeunes visiblement des amis de Salaheddine, nous commençons une partie de dominos. Entre-temps, il s'arrange pour me présenter en tant que cousin algérois. Au fil des parties de dominos (que j'ai toutes perdues d'ailleurs), je commençais petit à petit à sympathiser avec eux. Pendant presque une semaine, je passais mes nuits dans la même cafétéria à jouer d'interminables parties de dominos et ingurgiter du café et du thé. Le jeudi d'après, nous avons pu rencontrer enfin Rabah, l'organisateur des «voyages». Salaheddine nous présente et il lui certifie qu'on vient de la capitale pour regagner la Sardaigne. Après m'avoir examiné de haut en bas, il prend à part Salaheddine. À leurs gestes, j'ai conclu qu'il n'était pas du tout content de ma présence. Quelques minutes plus tard, mon «cousin» m'appelle : «C'est bon, tu devras partir bientôt !» Et il ajoute : «Je lui ai aussi dit que tu ne vas rien payer puisque deux autres Algérois vont te rejoindre bientôt. Ils payeront chacun 8 millions, et toi ce sera batoulisse.» J'ai acquiescé de la tête sans comprendre, me contentant de serrer la main de Rabah qui paraissait ravi. Salaheddine m'expliquera après qu'il y avait depuis plus d'une dizaine de jours 7 jeunes de Biskra en «liste d'attente». Rabah qui les avait ramenés cherchait 3 autres pour faire le «plein» avant d'embarquer. Mon «cousin» a su visiblement le baratiner ; il ne cessait de me répéter : «Après, ‘andabare rassi'. Pas de problèmes ashaybi.»

Les «abris»
À propos des 7 jeunes venant de Biskra, il s'est avéré qu'ils se cachaient à Oued Semhout (une plage de récifs située à environ 15 km à vol d'oiseau de la Caroube, et qui n'est accessible que par mer) depuis le début de Ramadhan. Chaque jour Rabah, avec l'aide d'un autre jeune, les rejoignait au milieu de la journée sur une embarcation. Il leur ramenait le f'tour (qu'ils ont payé à l'avance) et les faisait patienter en justifiant le retard du départ par le manque de voyageurs et la météo non clémente. Toutefois, vraisemblablement excédés par leur situation, les Biskris ont quitté leur cachette. Depuis quelques jours, ils sont à la Caroube, prenant leur f'tour et dormant dans l'une des cafétérias (au prix de 200 DA par nuit et par personne).

Une affaire fructueuse
Sur place, en discutant avec les «initiés», j'ai pu savoir plus sur les modalités du voyage. Les 7 Biskris avaient payé à l'avance 8 millions de centimes. En faisant un simple calcul arithmétique, Rabah avait déjà récolté 56 millions. Lamine, un ami à Salaheddine qui a rejoint la Sardaigne en début d'année avant d'être refoulé, nous donnera des détails sur l'argent en jeu : «Le GPS coûte en moyenne entre 3 et 4 millions de centimes, le moteur environ 25 millions et l'embarcation 12 millions de centimes. Le total d'investissement de l'organisateur est donc de 40 millions. Avec 10 voyageurs à 8 millions, il gagne 40 millions par harga.» Par contre, nous avons remarqué que le plus grand secret entourait l'origine des embarcations. Tout ce que j'ai pu savoir, c'est l'existence d'ateliers clandestins spécialisés dans la construction d'embarcations.

L'initiation
Le lendemain de notre accord, accompagné de Salaheddine, je rencontre Rabah vers 21h à la Caroube, juste en face de l'une des cafétérias. Il nous emmène dans une maison nichée sur un escarpement accessible seulement par un chemin de terre noyé dans l'obscurité. Dès qu'il pousse la porte, on est surpris par la scène. Plus d'une dizaine de jeunes étaient agglutinés par terre en face de la télé. On s'assoie, et sur ordre de Rabah on met un CD dans un lecteur DVD et le «spectacle» commence. Pendant presque une heure, c'était le fou rire pour tout le monde. Il s'agissait d'un CD spécial «Sardinia» (en référence à l'île de La Sardaigne) et réalisé par deux jeunes Annabis. Ils y racontent avec un humour décapant les aventures de plusieurs harragas ayant réussi à rejoindre l'Italie et ça a fait rire tout le monde. D'ailleurs, j'avais remarqué qu'il y avait parmi les présents ceux qui connaissaient par cœur ces sketches. Entre-temps, un portable passait de main en main. Dès que je l'ai en main, Rabah me demande de regarder la vidéo. Il s'agissait d'un clip filmé en haute mer à bord d'une embarcation sur laquelle se trouvaient une dizaine de jeunes harragas. Personne n'avait de commentaires à faire sur ces images.
Le CD et le petit clip étaient les seules «activités» de cette soirée «initiatique». Rabah me demandera de revenir le lendemain à la même heure. Dès mon arrivée, je me retrouve sur une embarcation sur laquelle il y avait quatre jeunes, tous âgés d'une vingtaine d'années environ. À leur accent, j'ai compris qu'ils ne sont pas annabis, ni algérois d'ailleurs. «Probablement ceux de Biskra», m'étais-je dit. Pendant une heure, Rabah nous expliquera qu'en attendant le jour J, il veut voir quelle sera notre réaction en pleine mer. «Si l'un de vous a le mal de mer, on va devoir le lui enlever et pour cela il doit s'habituer à la mer et à prendre le bateau. Je ne veux pas avoir de problèmes. Nous avons eu souvent des cas de personnes qui, en pleine mer, disjonctent à cause du mal de mer et sont la cause des bagarres.» Il nous précisera cependant que les premiers cours consistent à apprendre à chacun comment ramer.  «Souvent, il y a des problèmes de moteur ou encore on est obligés de l'éteindre pour ne pas se faire signaler. Dans ce genre de situation, il faut savoir ramer. Donc chacun de vous va nous montrer ce qu'il sait faire.» Pendant quatre jours, on embarquait et partions à quelques centaines de mètres du rivage pour au moins une heure. Les futurs harragas que nous étions agaçaient visiblement notre «raïs» qui nous répétait à chaque fois que ce sera lui qui nous emmènera vers Sardinia. La plupart des jeunes Biskris vomissaient à chaque sortie au grand désarroi de Rabah.  

La «bataille de la solidarité»
Mercredi 3 octobre. Suite à un appel de Salaheddine, je me déplace à La Caroube. Arrivé sur les lieux, c'est le calme plat. Je retrouve Salaheddine dans la cafétéria. Il était tout excité et il me demande de sortir dehors. «Ya bougalb, tu viens de rater un vrai film américain.» Tout curieux d'en savoir plus, il me raconte ce qui s'était passé juste une heure avant : «Il était minuit. J'étais tranquillement à la maison à regarder un film quand subitement j'entends des cris dehors. On sort, mes frères et moi, pour voir ce qui se passe. On a été surpris de voir une embarcation juste sur le rivage dans laquelle il y avait plus d'une dizaine de personnes en train de sauter dans l'eau en courant et en criant. Juste derrière eux, il y avait deux vedettes de patrouille des gardes-côtes qui les pourchassaient, éclairant la zone au moyen de puissants projecteurs. Devant cette scène, tous les jeunes du quartier ont accouru. On était plus d'une quarantaine. Quelques-uns ont pris les fuyards et les ont cachés, d'autres se sont débrouillés pour sauter dans l'eau, démonter le moteur et faire sortir les bidons d'essence. Juste après, moi-même avec 6 ou 7 autres jeunes, nous avons soulevé l'embarcation et avons couru vers les hauteurs pour la cacher.» Après avoir bu un peu de thé, il continue avec le sourire : «Pendant tout ce temps, d'autres jeunes du quartier s'étaient alignés en face des gardes-côtes et les narguaient avec des couteaux. Le comble, c'est grâce à leurs projecteurs qu'on a trouvé notre chemin dans l'obscurité lorsqu'on courait cacher «leflouka» et l'essence.» Il me conduira après derrière un pâté de maisons pour me montrer l'embarcation cachée entre les arbres. Pour les bidons
d'essence, ils ont été cachés chez l'un des jeunes du quartier dont la famille était absente ce soir-là.
À propos de ceux qu'ils ont aidés, Salaheddine nous dira que personne de son quartier ne les connaissait : «On n'avait pas besoin de les connaître pour les aider. Nous sommes tous dans la même situation et nous voulons tous partir de ce pays. On ne pouvait pas tout de même les laisser.» Et d'ajouter : «Par solidarité, on aide nos frères.» Il s'est avéré que les jeunes pourchassés avaient démarré de Joineau, autre quartier populaire de Annaba connu pour être une base de harragas.
Ce fait d'armes remplissait d'orgueil les jeunes de la Caroube, fiers d'avoir aidé leurs «frères» et d'avoir pu défier le «pouvoir». Le lendemain, comme chaque soir, j'étais à la Caroube. Salaheddine viendra me dire l'air tristounet : «Rabah a quitté Annaba. Il a eu peur après ce qui s'est passé hier avec les gardes-côtes. Il m'a dit de te demander de patienter quelques jours, le temps que les choses se tassent.» Toutefois mon «cousin» ajoutera : «Je le connais bien, et je sais qu'il ne va pas remettre les pieds ici avant longtemps. C'est raté pour toi, mais ce sont surtout les jeunes de Biskra qui sont les grands perdants. Presque un mois de «misiriya» pour finalement rien, et en plus il est parti avec leur argent.» Après moult tentatives, il s'est avéré que personne n'ose prendre le risque d'embarquer. Du coup, notre aventure d'apprentis harragas a pris fin. Peut-être que ce n'est que partie remise. D'ailleurs, le Tout-Annaba parle des vagues… d'après-l'Aïd.

S. K. [LIBERTE - 06-10-2007]

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