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Annaba: Tunisie - La route de la contrebande d’essence à la frontière algérienne

Publié le 07/06/2015
Le vieil Isuzu est un pick-up fatigué. Il a passé la frontière 2000, peut-être 3000 fois, toujours par des routes rocailleuses, toujours chargé. Il en a vu, du beau paysage. Ce matin, son propriétaire Mohamed 1 a veillé à bien barbouiller de terre la plaque d’immatriculation, pour qu’on ne puisse pas le signaler dans le cas d’une course-poursuite.

Dans les rues de Foussana (Kasserine), trente kilomètres à l’Est de la frontière algérienne et trente kilomètres au Nord du Mont Châambi, le modèle pick-up barbouillé est le principal moyen de locomotion. Il semble que tout le monde trempe, de près ou de loin, dans la contrebande.

Master en contrebande

A Foussana, les vies ne se passent jamais comme prévu. Comme celle de ce barbier, un prof d’histoire qui a pris les ciseaux faute de cours à donner. Et comme celle de Mohamed 2, compère de Mohamed 1. Ils ont hérité du même nom d’emprunt car ils ont le même nom dans la vraie vie. Ils travaillent souvent ensemble, à trois, avec le bon vieil Isuzu.

Mohamed 2 a grandi à Foussana en regardant des films américains en version originale sous-titrée. Au lycée, il commence à aimer l’anglais. Il part alors à Tunis pour des études en relations internationales (en anglais) et empoche au bout de 5 ans son Master. Il ne trouve pas de travail et rentre au bercail. Depuis, il importe de l’essence en toute illégalité et regarde BBC News en anglais. « C’est logique, la contrebande, quand on a étudie les relations internationales », lance-t-il, hilare. A Kasserine, le taux de chômage des diplômés avoisine les 40%.

Avant de prendre la route, Mohamed 1 (M1) et Mohamed 2 (M2) s’arrêtent devant une des nombreuses portes de garage rouge qui colorent les rues de Foussana. Un homme en sort. A trois, ils remplissent le pick-up de bidons vides. Les bidons sont de toutes les couleurs, et tout collants de l’essence séchée qui a débordé pendant des années.

C’est parti. M1 est au volant et l’Isuzu prend le cap des montagnes algériennes. On ne croise que des pick-ups. « Sur ces routes, celui qui voit un véhicule autre que Ford ou Isuzu a gagné », sourit M2. Apparemment, c’est la blague du coin. Selon une étude de la Banque mondiale, 3.000 « camionnettes » franchissent la frontière tuniso-algérienne chaque jour, dont 60% transportent du carburant.

« Tout va bien »

Les pick-ups communiquent entre eux en se croisant. Clignotant à gauche, c’est « tout va bien ». Clignotant à droite, c’est « police droit devant ».

Tout juste sortis de la ville, l’Isuzu croise une Ford qui clignote à droite. A une centaine de mètres se profile une voiture de police. M1 et M2 sont sereins. « C’est le lieutenant, il rentre au commissariat », dit M2. Pas de souci, les bidons sont vides. « C’est au retour qu’il ne faut pas les croiser », prévient M1.

Quelques kilomètres plus loin, c’est le dernier tronçon de route bétonnée. Un poste de la Garde nationale contrôle le croisement. M1 et M2 ne s’alarment toujours pas. Le pick-up s’arrête, un garde sort armé d’un fusil d’assaut, et s’approche de la fenêtre de M1.

« Tout va bien là-haut? », demande M1.

« Tout va bien », répond le garde. Et le pick-up repart.

M1 roule à 60 km/h sur une piste très inégale, évitant les énormes trous les doigts dans le nez et la cigarette au bec. La chanson « Houmani » passe à fond dans la vieille sono. « Nous les contrebandiers, nous sommes d’excellents conducteurs », lâche M1 fièrement. Il affirme avoir été poursuivi par une patrouille l’année dernière et lui avoir échappé.

La route monte de plus en plus. Comme posé sur la cime de la montagne, un bâtiment blanc trône sur la vallée à 200 mètres au-dessus de l’Isuzu. « C’est le poste de garde algérien », annonce M2, « on approche la ligne de frontière ». M1 prend un tournant. La nouvelle piste n’est plus qu’à peine visible.

De l’autre côté

Une centaine de mètres plus haut, l’Isuzu débarque dans une petite clairière cachée par les arbres. Y sont garés une douzaine de pick-ups remplis de bidons vides, tous en attente. « On est à dix mètres de la frontière », annonce M1 en tirant le frein à main. Des hommes sont affairés. Une femme s’agite au téléphone. Les femmes sont rares, mais on en voit.

Un Tunisien se penche par la fenêtre de son véhicule. Il a rendez-vous avec le même fournisseur algérien que M1 et M2, et il annonce que le fournisseur, aujourd’hui, ne veut pas passer la frontière. Les contrebandiers font habituellement l’échange du côté tunisien, car les peines encourues sont moindres. Se faire attraper en Algérie, c’est 5 ans de prison, contre une quinzaine de jours de détention en Tunisie, précise M2. Ça fait réfléchir. Mais aujourd’hui, décidément, non, les Algériens veulent dealer chez eux.

« Ils ont peur. Un contrebandier algérien a récemment écrasé un gendarme. Le gendarme est mort. Depuis, les garde-frontières algériens ont renforcé les patrouilles », explique M2. Mais les Algériens ont leurs informations: c’est plus sûr de l’autre côté. Il faut passer la frontière invisible pour les retrouver.

Le pick-up repart donc et continue en territoire algérien sur quelques centaines de mètres. M1 se gare en terrain ouvert. « C’est pas protégé, mais au moins on peut voir de loin si une voiture de flics arrive », lâche M2.

Il sort fumer. M1 reste au volant, moteur allumé, aux aguets. Les Algériens se font attendre. M1 raconte la fois où, pour se cacher de la police, il s’était réfugié dans un buisson. Et comment, dans le buisson, il était tombé sur « deux jihadistes maliens », cachés eux aussi. M1 est mort de rire. Il voulait détendre l’atmosphère.

Fissa, fissa

Finalement, le pick-up algérien apparaît. Il se gare à côté de l’Isuzu, parfaitement parallèle, côte contre côte. Un Algérien sort et grimpe à l’arrière, M1 l’aide à défaire le filet. Puis, ils commencent le transfert, chacun debout à l’arrière de son pick-up, bidon plein contre bidon vide. 90 bidons de 22 litres chacun.

Plus tôt dans la journée, un camion algérien avait fait le plein à une station essence, probablement aux alentours de Tebessa. Il avait ensuite rejoint le pick-up à un point de rendez-vous pour faire la vidange et remplir les bidons. Aujourd’hui, c’est du diesel. Le camion a payé 0,1 à 0,15 dollars américains le litre. Le prix à la pompe de l’essence et du diesel algériens est aujourd’hui le quatrième plus bas au monde, derrière le Venezuela, l’Arabie Saoudite et la Libye.

M1 et son homologue se balancent les bidons avec une dextérité qui témoigne de leur habitude. L’opération est d’une efficacité exemplaire, ils échangent à peine quelques « fissa, fissa » (vite, vite), tout concentrés sur leur jeu de lancer. A l’avant, M2 s’est mis au volant, il guette les pistes au loin, sans un regard pour son rétroviseur. « Un bon contrebandier ne regarde pas les bidons, il regarde la piste ». L’expression semble tout droit sortie du petit manuel du contrebandier.

En une minute et trente secondes, le transfert est terminé, les filets replacés, comme si rien ne s’était passé. Seuls les amortisseurs révèlent le changement. Le vieil Isuzu est désormais chargé de 1980 litres de diesel.

M1 reprend sa place au volant et sort une liasse de billets de la boîte à gants. « 1.500 », dit l’Algérien. Pas de négociation, le prix a été fixé à l’avance par téléphone. M1 compte à une vitesse digne d’un banquier et tend l’argent. Il annonce que la prochaine fois, il paiera moins. L’Algérien a doublé sa mise de départ.

Le vieil Isuzu repart, déjà moins bien dans ses roues avec la nouvelle cargaison. Interdit de fumer dans la cabine, on ne prend pas de risque avec les bidons pleins à l’arrière. Le véhicule tangue plus facilement dans les virages, mais tient la route. La frontière est passée, les deux compères sont de retour en Tunisie, il s’agit désormais de rentrer au bercail au plus vite et sans se faire attraper.

« La fin de la tolérance »

M1 passe un coup de fil: des policiers ont été repérés sur la route empruntée à l’aller. M1 fait marche arrière et prend un tournant pour faire un détour. L’Isuzu roule à 70 km/h sur de la terre boueuse. Un pick-up approche en sens inverse, clignotant à droite. Alerte maximale, police juste derrière? M2 éclate de rire. « C’est un copain, le débile, il a toujours pas fait réparer ses clignotants ».

M1 conduit d’une main nonchalante. De l’autre, il tient son téléphone à l’oreille pour négocier avec les intermédiaires. Il cherche celui qui lui fera le meilleur prix. Une fois arrivé aux alentours de Foussana, ils se retrouveront pour un énième transfert. L’intermédiaire partira ensuite sillonner le centre du pays pour revendre les bidons aux détaillants de la route, qui se tiendront prêt à remplir au jerrican les voitures qui préfèrent snobber les stations essence. De la station essence algérienne au réservoir tunisien, le diesel aura changé de main 6 fois. Et chaque main sera repartie avec des billets.

M1 et M2 aussi font leur profit. Ils peuvent gagner jusqu’à 5.000 dinars par mois, un pécule qui alimente les familles, assure les réparations des véhicules et finance les nombreuses soirées arrosées au bar, où les bières sont quotidiennement commandées par dizaines.

M1 et M2 sont de petits transporteurs, ils travaillent en indépendants. Ils dealent le produit le moins lucratif. Les autres commerces – fer, cigarettes, alcool, pneus, électroménager – sont plus profitables. Mais aussi plus dangereux. Ceux qui ne font pas de trafic d’essence travaillent beaucoup de nuit et risquent des accrochages à balles réelles avec les forces de sécurité, plus ou moins magnanimes selon les produits.

Début 2015, des réunions entre responsables des deux côtés de la frontière ont conforté le discours de « la fin de la tolérance ». La Banque mondiale estime à 1,2 milliards de dinars la perte annuelle liée au commerce frontalier.

En rejoignant la route au bas de la montagne, M1 et M2 repassent par le poste de la garde nationale. M1 s’arrête juste devant, un garde sort de la baraque. C’est le même qu’à l’aller. Comme à l’aller, il s’approche de la fenêtre de M1.

« Tout va bien? », demande M1 en lui serrant la main.

Le garde retire sa main et jette un œil au billet de 10 dinars. « Tout va bien ».

 Le Provincial - 07 juin 2015 - HuffPost Tunisie  | Par Sandro Lutyens


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